Faute grave
Catégorie : Histoire coquine / Récit
Ville/Localisation : Paris
Genre : Mixte
Il y a des choses qu'on apprend en 8 ans de prison sans avoir jamais été détenu. On apprend les bruits, d'abord. Le claquement des serrures électroniques. Le grésillement des radios à la ceinture. La voix particulière qu'on prend pour s'adresser à un homme qu'on enferme. On apprend les odeurs aussi — le cuir tanné de l'atelier, la sciure mouillée du bois, l'eau de javel des couloirs lavés deux fois par jour. Et on apprend les regards. Surtout les regards. Ceux qui guettent, ceux qui calculent, ceux qui supplient parfois. Et puis un jour, un autre. Un regard qu'on ne sait pas nommer, et qu'on aurait dû fuir tout de suite.
Je raconte cette histoire parce qu'elle me regarde encore. Pas tous les jours, mais souvent. Et parce qu'il faut bien que quelqu'un sache ce qui s'est passé entre les murs de Bellechasse, dans les angles morts des caméras, dans les réserves d'atelier qu'on referme à 17 heures, dans une grange du domaine agricole un soir d'été. Ce qui s'y est passé, exactement, et ce que ça m'a coûté.
Je m'appelle Florian Bersier. 30 ans à l'époque. Agent de détention à l'Établissement de Détention Fribourgeois, sur le site de Bellechasse — une vieille colonie pénitentiaire posée à Sugiez, entre le lac de Morat et le lac de Neuchâtel, en pays fribourgeois. Sept cents hectares de domaine agricole autour des bâtiments. La deuxième plus grande exploitation de Suisse, paraît-il. On y cultive, on y élève, on y produit. Des biscuits, des sirops, des huiles, des objets en cuir et en bois. Tout ça est fabriqué par les hommes que l'État y enferme.
Je sais quel effet je fais. Ça fait des années que je le sais. 1m77, 92 kilos, un corps que je tiens à la salle 4 fois par semaine depuis l'adolescence. Pas du bodybuilding tape-à-l'œil, non — juste une masse sèche, dense, naturelle, le genre qui se devine avant qu'on la voie. Bras à 44 centimètres qui tendent les manches courtes du polo réglementaire au point qu'elles remontent quand je plie le coude. Pectoraux lourds qui font légèrement bâiller le tissu entre le deuxième et le troisième bouton. Épaules carrées, larges, qui remplissent l'uniforme et le débordent presque. Ventre plat, abdominaux marqués mais pas découpés en six-pack — j'ai gardé un peu d'épaisseur, c'est ce que je préfère. Cuisses à 64 centimètres qui tirent sur le pantalon de service et dessinent les quadriceps quand je marche. Un cul rond, haut, qu'aucun pantalon n'a jamais réussi à cacher. Je le voyais bien dans les regards qui s'attardaient sur moi, dans les couloirs, à la pause-café, en cour, partout. Hommes ou femmes. Ça ne me dérangeait pas. J'aimais bien.
Cheveux châtain foncé, coupés courts comme l'aiment les services. Visage rasé tous les matins, soigneusement, parce que la barbe pousse vite et fort chez moi et que je préfère le visage net — ça met les yeux en valeur. Yeux verts, sombres, déformation professionnelle de l'observation. Une cicatrice fine à l'arcade gauche, souvenir d'une intervention il y a 4 ans, un détenu qui s'était jeté sur un autre dans la cour et que j'avais maîtrisé avec mon collègue. Je trouvais qu'elle me donnait quelque chose. Et un détail que je gardais depuis mes 20 ans, ma seule petite vanité dans cet uniforme : un diamant à l'oreille droite. Petit, mais bien visible, qui accrochait la lumière dès qu'il y en avait. Le règlement intérieur l'autorisait, je le portais. Le matin, en passant devant la glace de l'entrée, je vérifiais qu'il était bien en place avant de partir au service.
Je vis à Payerne, à un quart d'heure de la prison par la route du lac. Séparé depuis 2 ans. Un fils de 4 ans, Liam, en garde alternée. Une semaine il dort dans la chambre à côté de la mienne, l'autre semaine l'appartement est vide. Bi depuis toujours, assumé pour moi seul, jamais affiché nulle part. Quelques aventures d'homme à homme dans ma vingtaine, plus rien depuis le mariage. Pas de relation suivie. Une vie qui tournait sans aller nulle part de particulier.
C'est dans cette vie-là qu'il est arrivé.
Bellechasse comprend deux régimes principaux. Le régime fermé, pour les longues peines et les profils dangereux, dans des bâtiments cellulaires sécurisés. Et le régime ouvert, pour ceux qui approchent de la sortie, à condition qu'ils ne représentent plus de risque. C'est là que je travaille. En régime ouvert, on n'a pas affaire à des hommes dangereux. On a des conducteurs sans permis qui ont continué de rouler, des escrocs en col blanc, des dealers de cannabis, quelques homicides par négligence routière. Des hommes qui ont fait quelque chose de grave et qui le purgent au bout. Le régime est conçu pour les préparer à la liberté : ils travaillent aux ateliers ou aux champs, dorment en cellule individuelle, mangent au réfectoire, ont des visites, des activités, du sport. Une vie presque ordinaire. Sauf qu'à 17 heures les portes se ferment pour la nuit, et que personne ne franchit le mur.
Mon affectation principale, c'est l'atelier cuir. 22 postes. On y fabrique des ceintures, des portefeuilles, des étuis, des sacoches sur commande pour des clients privés et des collectivités. Du travail manuel lent qui demande de la concentration. Beaucoup de silence, beaucoup de gestes répétés. Et beaucoup d'observation, pour nous : on regarde les hommes coudre, couper, plier, et on apprend à reconnaître ceux qui décrochent, ceux qui s'enferment, ceux qui montent en pression. C'est une partie du métier qu'on n'enseigne pas en formation. Ça vient avec les années.
Une chose à savoir, pour le lecteur français qui découvre cet univers : entre un agent et un détenu, on se vouvoie. Toujours. C'est la règle, c'est inscrit dans les directives, et je m'y tenais scrupuleusement. On appelle le détenu par son nom de famille, pas par son prénom. « Monsieur Cheseaux » ou « Cheseaux ». Le tutoiement, dans cet espace-là, c'est une faute professionnelle. Une chute du protocole. Un acte transgressif en soi.
Ça aussi, je l'avais appris en 8 ans. Et ça aussi, j'allais l'oublier.
Quentin Cheseaux a été transféré du régime fermé un mardi du mois de mai. Je me souviens du jour parce qu'il faisait un temps étrange — un soleil voilé, presque blanc, qui chauffait sans éclairer, et un fond d'air encore frais qui rentrait par les portes ouvertes des ateliers. J'ai pris connaissance de son dossier la veille au soir, dans le bureau du chef d'atelier. Ils sont 4 par mois en moyenne à arriver en régime ouvert, parfois plus, et on lit toujours leur dossier pour savoir à qui on a affaire.
Cheseaux Quentin. 31 ans. Lausannois. Architecte d'intérieur indépendant avant l'incarcération. Condamné à 3 ans et 6 mois pour homicide par négligence. Une sortie de route hivernale, en janvier, sur la route de Saint-Cergue. Verglas naissant, vitesse mal adaptée à la chaussée, perte de contrôle dans un virage. Le passager était mort sur le coup. Un certain Devaud Arnaud, 29 ans, désigné dans le dossier comme « partenaire enregistré ». J'ai compris en le lisant. Pas un ami, pas un cousin, pas un collègue. Son compagnon. L'homme avec qui il vivait. Il l'avait tué par sa propre conduite.
6 mois de préventive, 18 en régime fermé. Comportement irréprochable, aucun rapport disciplinaire, aucune affiliation, aucune dette interne. Travail régulier en atelier de reliure pendant son régime fermé. Un détenu modèle. Le genre dont on n'entend pas parler. Restaient 18 mois à purger, dont la dernière partie pourrait s'effectuer en libération conditionnelle s'il continuait comme ça. Il avait été affecté à mon atelier. Le cuir.
J'ai refermé le dossier, je suis sorti, je suis rentré à la maison à Payerne dans la lumière qui commençait à baisser. Je n'avais pas pensé à lui plus que ça.